Cher Kan

Jamais je n’avais vu le ciel bleu à Pékin. En même temps, c’était mon second séjour seulement. Pour le premier j’étais resté encalminé dans l’air visqueux et noir de la cité, interdite aux poumons fragiles. J’avais suffoqué. Il parait que quand c’est noir c’est de la pollution locale ; et quand c’est la couleur du sable, le désert de Gobi saupoudre la ville.

 

Ces quatre journées de la fin mars que nous avons passées, Céline et moi, avec ce cher Kan à Pékin étaient merveilleusement lumineuses et ensoleillées. La muraille de Chine est en proche banlieue de la ville. Nous nous y sommes rendus à travers des bois cramés comme dans un narrât de Volodine, des paysages découverts à la fois sous les cendres et sous le cagnard, ce qui m’a laissé une impression belle et triste, presque surréaliste. A la fin, ça monte et ça monte sans cesse. Avant l’épuisement vient le distributeur de billets. Céline avait un grand parapluie pour se protéger du soleil. Sans la brume habituelle des gravures kitch accrochées dans le hall du Jade Garden Hotel, les montagnes gardaient leur moelleux majestueux, les œufs oranges faisaient val d’Isère en été, la descente en bobsleigh avait quelque chose de jamaïcain, et les visiteurs étaient suréquipés en bâtons de selfies.

 

Le soir nous avons traversé l’ancien quartier mongol, les citadins se rapprochaient du lac pour des brochettes, acheté une flûte blanche et un okarina dans l’ancienne rue des lettres, laissé les scorpions grillés aux touristes plus locaux et sacrifié au canard laqué somptueux, dans cette institution ou les flammes dansaient avec les volailles dans la pénombre. « Mes camarades de classe m’appelaient Shere Khan. Ça m’a toujours laissé un peu dubitatif. Mais je l’ai pris comme un compliment, car ils me donnaient plus de preuves d’amitié que d’hostilité ». Pourtant Kan n’est pas né en 62 ; il n’est pas tigre mais coq dans la cosmogonie chinoise.

 

La loi de sa jungle familiale n’a pourtant rien à envier au personnage du Livre de la Jungle, qui a fait très peur à Bianca quand nous l’avons vu en 3D au retour de Chine. La voix de Dick Rivers est redoutable, et exacerbe la violence du personnage. Pour nous, l’élégant et bienveillant Kan ressemble beaucoup plus à la belle panthère noire, Bagheera. C’est une parenthèse : mon ami Serge m’a raconté s’être retrouvé au Pakistan dans un palais d’été envahi par les singes, les gardes lui expliquaient qu’il fallait se méfier de Baloo. C’est ainsi qu’il a découvert que Kipling a utilisé les noms urdu et hindi pour désigner les personnages dans son histoire : Shere kan veut dire Tigre, et s’écrit 希尔汗.

 

En trempant notre canard dans des sauces à la cacahuète, au sésame, à l’ail, nous avons demandé à Kan de nous raconter comment il comptait retrouver, la semaine suivante, ses cousins dans un village du nord de Canton d’où est originaire sa mère. « Quand tu as été élevé dans un milieu chino-vietnamien très traditionnel, à Toulouse, la première chose que tu fais c’est renier tes parents. Ma mère ne voulait pas apprendre le français pour nous obliger à apprendre une langue étrangère asiatique. Elle parlait couramment trois dialectes chinois, mais comme mon jeune frère et moi étions nés en France et que nous n’irions jamais en Asie -par égard pour mon père aussi-, elle avait décidé de nous parler en vietnamien. Comme ça ils connaitront une langue asiatique qui ne leur servira à rien, car ils n’iront jamais en Asie. Finalement je suis en Chine depuis 97. »

Tous les ans, Kan a passé ses vacances dans la diaspora vietnamienne à Bangkok ou à Taïwan. Plus tard, il a créé une banque pour la communauté asiatique, adossée à la Compagnie de Suez. Tout avait commencé lorsqu’à cause de ses origines vietnamiennes, Kan a commencé à avoir des activités politiques pour tenter de renverser le régime communiste. « Nous avions dans notre comité Giscard d’Estaing, Chirac, Worms (patron de la Compagnie de Suez), le prix Nobel de la paix Elie Wiesel, Václav Havel, l’ancien directeur de la CIA… La troupe d’agitateurs m’avait nommé secrétaire général de ce groupe, je suis allé dans le bureau à côté du Président des Etats-Unis pour bloquer le gouvernement vietnamien dans toutes ses initiatives. On manifestait devant l’académie française qui avait donné le prix de la francophonie à un écrivain vietnamien par ailleurs ancien directeur de camp de concentration, on traitait Maurice Druon de salaud avec Emmanuel Le Roy Ladurie, Jean François Revel, Olivier Todd, André Glucksman et une douzaine de copains, en se gelant sous la pluie et sous les regards de treize cars de CRS. »

Quand Mestrallet a décidé de fermer la banque, Kan a commencé par aller à Hong Kong acheter une société, puis en Thaïlande mais on lui a dit c’est la crise va plutôt en Chine. Il est arrivé avec une valise et sa société (une coquille vide) à Shanghai, qu’il a trouvée impénétrable. Un an plus tard, il s’est installé à Pékin. Tout près de ce gouvernement communiste, finalement allié de son combat contre les communistes du Viet Nam. « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».

Le vin aidant, je commence à me dire que je préfère être un ami de Kan. Son histoire familiale est intéressante, et parfois ressurgit dans sa vie sans prévenir. Il y a quelques années, en France, il dinait chez des amis et rencontre la fille du chef de la sécurité du parc de voitures de son oncle. « Le mari de ma tante était un temps l’homme le plus riche d’Asie. Prostitution et jeux, pas de drogue, mais racket à grande échelle. C’était aussi le chef de la police et un général de l’armée du Vietnam. » Cette amie lui dit que son père vit à Avignon, Kan va le voir et l’homme lui dit qu’il a tué 82 personnes pour cet oncle auquel il ressemble tant… C’est par cet homme, entré à 18 ans au service de son oncle mafieux, que Kan a appris comment sa tante a épousé le brigand : « Ton oncle est allé voir tes grands-parents maternels en leur disant soit vous m’accordez la main de votre fille -la sœur de ma mère, très belle et très intelligente-, soit je vous tue tous. » L’oncle était d’une grande famille vietnamienne, d’un naturel très violent, il a claqué la porte de sa famille pour commencer comme apprenti dans cette triade, a tué comme il fallait, est monté jusqu’à devenir le chef d’une secte de bandits créée pour contrôler les mafias indochinoises.

« Ma tante est devenue la seule femme mariée au pirate, mais elle est arrivée alors qu’il y avait déjà 4 concubines. Elle a mis de l’ordre dans tout ça, s’est occupée de tous les enfants, des concubines, de toute l’intendance de l’armée. Elle avait 3 000 hommes à habiller. Elle s’occupait des finances, donnait de l’argent à l’empereur, aux généraux français qui finançaient son propre service secret implanté dans le parti communiste pour savoir où étaient les infiltrés dans le sud. Il y avait, je me souviens, une armoire en fer pleine de billets, elle les donnait à des agents qui allait les distribuer. Au début il a été pro-indépendance et il a engagé une action contre les colonisateurs français dans le sud du Vietnam. Ensuite quand il s’est rendu compte que la menace ne venait pas des Français qui allaient partir, mais des communistes du Nord qui allaient envahir le sud, il s’est rapproché des Français pour ne pas laisser venir les Américains, qui ne savent pas comment traiter avec les communistes. Ho Chi Min a essayé de l’assassiner, il l’a raté mais a tué son fils ainé. Mon oncle n’a pas pardonné, il a fait assassiner tous les communistes du Sud Vietnam en une semaine. »

« Mon père n’a plus revu sa famille après les années 20. Mon grand-père était d’une famille de médecins traditionnels chinois très réputés, qui remonte au 17e siècle. Et mon grand-père a choisi mon père pour faire des études de médecine en France, mais il s’est inscrit à la fac de médecine et en première année, en anatomie, il est tombé dans les pommes. Il a caché à son père qu’il ne faisait pas médecine, il a fait Sciences Po et les beaux arts, et n’est jamais revenu au Vietnam ».

Kan lui aussi a fait une année de médecine. Avant des études de sciences politiques, et de commencer des activités d’agitateur politique. Quant’à son oncle, protégé par les services secrets français et équipé d’un faux passeport, il a fui à travers la mangrove. « Le gouvernement français a été d’une royale générosité, il lui a offert un hôtel particulier et une somme fantastique. Il a failli acheter le Bon Marché. Mais finalement il a tout dépensé au jeu. »

Kan lui fait sa vie à Pékin, en Thaïlande, en France. Et ne tue jamais personne, j’en suis absolument certain.

Mathias Ohrel

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Sœur m

Itinéraires :

A / Erythrée – Soudan 5 ans – Turquie par avion – Grèce 6 ans – 7 jours de marche – Hongrie 2 jours – Germany 1 jour – Calais 1 mois – Paris

B/ Erythrée 2009 – Soudan 2009 2012 – Lybie 2012 – Prison 2 ans 6 mois – Italie (sicilia) – France 20/08/15

C/ Afghanistan, 1 mois Iran, 4 mois Turquie, 1 mois Bulgarie, 1 semaine Serbie, 1 jour Autriche, 4 jours Italie, France

D/ Guinée -> Paris (par avion)

E/ Conakry, 1 sem Senegal, 2 sem Mali, 1 jour Burkina Faso, 3j Niger, 5j Lybie, Bateau Italie, 3 mois France

F/ Erythrée, Soudan 1 an, Lybie 3 mois (7 j prison), Paris

G/ Conakry, 3j Mali, 2j Algérie, 1 sem Maroc, 3 j Ceuta, bateau, 3j Madrid, France

H/ RDC, Congo, Paris

J’avais commencé cette journée froide, humide et inquiète sur l’état du monde par un rendez-vous avec une finlandaise talentueuse, puis avec une architecte française. Plusieurs informations importantes pour le landernau m’étaient parvenues pendant les réunions de la matinée, puis j’avais mis mon téléphone en mode avion pour aller dans un autre quartier de Paris rencontrer sœur m, changer les cartouches de l’imprimante dans le petit bureau du sous-sol où elle reçoit, mettre quelques gâteaux et du café dans le couloir d’attente et l’aider pour l’après-midi.

« Comment vous vous appelez ? » Cette question m’est posée d’une voix douce et généreuse, et il me faut un instant pour comprendre que c’est à moi qu’elle s’adresse. La dame porte un keski sur la tête (petit turban noir des femmes Sikhs), ne se départit pas de son sourire et s’exprime dans un français posé et précis, pour le compte de cette famille du penjab arrivée à Paris quelques semaines avant la naissance de leur fils de 18 mois.

Ils viennent à peine d’entrer dans le petit espace et de s’asseoir, Sœur m a déjà commencé les explications : « C’est le même bureau. Quand ils ont mis obligation de quitter le territoire français en vue de l’exécution de l’éloignement dont vous faites l’objet, vous n’êtes pas allé». Soeur m ouvre un second courrier. « Après, comme ils ont vu que vous n’êtes pas venus, ils vous disent « pour suivi de votre dossier ». Les suivis de dossier ne se font pas au 9ème bureau, ils se font au 8e bureau. Et la convocation a lieu à la préfecture, c’est tout. Donc nous sommes d’accord avec mon responsable, vous ne devez pas partir, mais il a demandé que vous alliez le voir ce soir pour qu’il puisse les appeler et demander des explications pour vous. Explique-leur ». Les longues phrases en penjâbie sont ponctuées par un acquiescement rigolard du petit. Il a compris que ses parents et lui avaient une chance de rester en France, grâce à l’aide de cette sœur merveilleuse. Deux heures plus tard ils enverront un texto pour dire qu’ils sont sur le point d’être reçus par le responsable.

« Ici nous traitons essentiellement l’asile, et certainement beaucoup de cas particuliers», me dit sœur m avec cette énergie fabuleuse et gaie qui l’anime. Nous nous débattons avec l’imprimante, et sommes surpris d’entendre  une voix qui répète « mata » cinq ou six fois de suite. « Mais c’est une comédienne celle-là je te jure. 15 jours qu’elle me ment. Elle est logée avec une autre, elle l’empêche de dormir, elle boit. Là elle me dérange vraiment pour rien, je l’accueille parce que c’est une créature du bon dieu, vraiment. » Notre visiteuse alcoolisée demande des tickets de métro, une chambre seule, se plaint de sa voisine de chambre. « Je ne m’occupe pas des hôtels, je t’assure. Va voir le chef de l’hôtel » lui demande fermement Sœur m avec qui nous essayons de constituer la liste pour les huit lits qui seront prêts dans quelques jours. Diop passe une tête, pour nous toucher la main. Il a été débouté de l’asile, et dort à la gare de Beauvais depuis que « l’hotel ne marche plus. Et parce qu’ici, à Paris, j’ai appelé le 115 mais ils ne veulent plus me prendre. » Un autre Diop passe aussi, puis deux autres l’accompagnent, et un quatrième passait par là. Pour chacun sœur m trouve un sac, un mot rassurant, du chocolat pour celui qui a le ventre qui gratte, le numéro de téléphone d’une assistante sociale, l’idée qui donne de l’espoir, une bonne réponse ou un refus ferme et juste, pour ne pas entretenir de fausse illusion. La majorité d’entre eux sont arrivés depuis quelques semaines seulement ; tous viennent la voir pour un logement, et parce qu’ils savent qu’elle fait tout ce qu’elle peut pour eux, avec pragmatisme et efficacité. Elle les connait bien déjà, sait distinguer le vrai du faux, a recoupé les informations à leurs propos. Elle sait comment constituer la liste pour ces huit lits promis. « Il ne faut pas que ce soit un truc de famille. Mélanger les Erythréens et les Guinéens. Lui il se bat, on ne peut pas le mettre avec eux. Un afghan, oui, il est arrivé mi-septembre déjà, il faut l’héberger. Lui veut sortir fumer la nuit et dans ce dortoir c’est impossible, va-t-il accepter d’y aller cette fois ? C’est un des plus anciens». « Ça va ? » Alimou passe papoter un peu. Il sait qu’il n’y aura plus de lit pour lui, tant pis. Il a raison, il faudra penser à donner de l’eau à cette plante en piteux état qui ne voit jamais le jour.

Des chrétiens d’Erythrée et leur fille de 12 ans sont entrés en fin d’après-midi. Ils ont un rendez-vous dans deux semaines et n’ont pas d’endroit où dormir d’ici là. Sœur m appelle tout de suite un numéro, et trouve un hébergement, peut-être même pour un an. Mais pas avant la semaine prochaine. Elle se bat partout, au collège, à l’école, dans plusieurs paroisses ; il faut trouver un toit à cette femme épuisée, son enfant et son compagnon. La famille qui les a hébergés jusqu’à aujourd’hui, et depuis 8 jours ? Partie cette après-midi en vacances. L’attestation de domiciliation particulière qu’ils produisent est dans le 93, ça n’aide pas pour Paris. Ils reviendront lundi, et ce soir ils nous quittent avec des couvertures et un peu d’argent pour deux nuits d’hotel.

Je suis parti en même temps qu’eux, à temps pour un rendez-vous chez un client, au cœur du super-luxe. Saisissant grand écart. Quinze jours plus tard, j’apprends que Gabria, l’une des Erythréennes rencontrées chez sœur m et coturne de l’alcoolique rabrouée, a été accueillie par Mathilde, la mère d’une amie chère, dans son petit trois-pièces en banlieue. Je l’appelle. Gabria n’est pas encore rentrée de son cours de Français, Mathilde me raconte comment ça se passe : « Elle a dormi dans la rue pendant un mois, elle est bien ici, au chaud et confortable. Elle est vraiment très gentille, ça se voit dans son regard, j’ai tout de suite eu confiance. Sœur m l’a accompagnée. Elle était toute joyeuse, comme si c’était elle qui allait habiter là ! Tu sais, Gabria en a beaucoup bavé, et veut donner l’impression que tout va bien, mais elle a une sciatique et un pied abimé car elle a marché des milliers de kilomètres. Nous sommes allé chercher ses affaires sous le métro aérien de La Chapelle, il y avait 6 ou 7 mecs assis, elle a donné une poignée de main à chaque type, l’un d’eux a fouillé dans une boite –une clef sans doute- et ils sont partis chercher ses sacs. C’était tout un code, tout passe par le regard, ils ont échangé peu de mots. Elle ne connait que la Goutte d’Or,  on a visité un peu Paris, elle commence à prendre des repères, prend le métro. Mon anglais est catastrophique, donc nos échanges sont limités. Je sais tout de même qu’elle a laissé ses enfants à sa mère en Erythrée, son mari est en prison et elle craignait d’être arrêtée aussi. Elle n’a rendez-vous qu’en décembre à l’OFPRA -sœur m dit qu’elle aura surement ses papiers-, elle est puéricultrice et doit faire une formation, puis trouver un job, trouver un endroit ou vivre et faire venir ses quatre enfants (le dernier a quatre ans, l’ainé 14 ans, elle m’a montré des photos de ses fils, les photos de ses filles sont restées chez un cousin en Italie). Elle est très propre, très soigneuse, se lave les mains tout le temps, fait son lit… ce sont des petites choses mais importantes, car je ne m’attendais pas du tout à accueillir chez moi quelqu’un franchement, et qu’il faut moi aussi que je m’adapte à la France (Mathilde vient d’arriver du Maroc où elle a vécu plusieurs dizaines d’années, ndlr). » Garia est heureuse chez Mathilde, et s’y sent tellement à l’aise que Mathilde avoue « oui, c’est vrai, je ne suis presque plus chez moi. Les détails à la con rendent les choses difficiles : le matin elle se lève tard, alors je n’ose pas passer l’aspirateur ; en mon absence elle a fait une machine avec le produit vaisselle, autant te dire qu’il y avait beaucoup de bulles dans la salle de bain. Il y a un grand pouf face au canapé, je lui ai dit de se mettre là pour allonger ses jambes le premier soir, mais maintenant elle s’installe là toujours, fascinée par la TV, elle regarde plein de trucs, mais ça ne lui vient pas à l’esprit que j’aimerais regarder autre chose ou lire. » Mathilde veille tous les matins à ce qu’elle prenne les comprimés de vitamine qu’elle lui a achetés. Et va devoir établir des règles de vie chez elle, tout doucement.

La langue maternelle de Gabria est le Tigrinya, mais elle parle bien l’Amharique, l’Arabe et l’Anglais. Pourquoi venir en France plutôt qu’en Angleterre où tentent d’aller la plupart de ses compatriotes ? « J’aime Paris et la France, j’avais appris l’histoire de France à l’école et j’ai toujours aimé. Les gens sont gentils ici. J’ai une amie à Cannes qui a réussi à trouver des papiers, un travail, une maison, et qui a fait venir ses enfants.» C’est son rêve, et sœur m, Mathilde, sa voisine, Cali, Céline… des femmes surtout, se mobilisent pour l’aider à le réaliser. Des milliers de femmes comme Gabria marchent en ce moment même, au Soudan, en Lybie, dans les rues de Paris et de Milan, dans les gares et sur les plages de Sicile. Quand elles ne sont pas mortes en chemin, elles sont fortes, fières, intelligentes et pleines d’espoir. Elles dorment dans la jungle de Calais, sous le métro aérien, dans des camps ou chez Mathilde, après ces périples épuisants entrepris depuis des mois ou des années. Elles survivent grâce à leur rêve, il sert de nourriture, de calmant ou d’excitant selon les besoins du moment. Que deviendra Gabria si l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) ne lui accorde pas l’asile fin décembre ? Que deviendront ces femmes, leurs mères, leurs enfants et leurs sœurs ? Elles ne demandent qu’à travailler, elles ont de l’énergie, du courage, le désir de réussir, des compétences… elles pourraient nous aider à raviver cette vieille Europe fatiguée. La France se rend-elle compte de leurs qualités ? Allons-nous réussir à les accueillir, leur donner une chance, et nous donner la chance de les avoir comme citoyennes ?

Tard ce soir d’octobre, j’ai allumé la télé et suis tombé sur « déshabillée pour l’hiver », émission concernée. « 89 modèles riches dans tous les sens du terme », disait Loic Prigent, à propos de la collection AW 2016 de Valentino. J’ai tout de suite éteint, et suis allé me glisser près de ma femme dans notre lit douillet, après avoir vérifié que mes filles dormaient comme des anges. Si elles savaient comme elles ont de la chance.

Mathias Ohrel


Alain G

Printemps 95, 2005 et 2015.

Quand j’étais marié et que je vivais dans le 11e, il y a presque 20 ans maintenant, je croisais souvent Christian Lacroix et Alain G dans la rue de Charonne. Sans jamais leur avoir adressé la parole, ils étaient déjà à mes yeux inspirants, souriants, élégants. J’ai eu la chance d’écrire ma rencontre avec Christian Lacroix il y a dix ans. Alain G est assis en face de moi à l’Annexe, en face du Musée de la vie romantique. Aujourd’hui, le festival de Hyères fête ses trente ans, la galerie VNH vernit « Gri-Gri » et j’ai la chance d’écrire au soleil cette rencontre avec Alain G.

« Avec toute l’affection de Galleria Continua ». Cette phrase intrigante figure sur les save the date, sur le mail de rappel qui vient de s’afficher sur mon écran, et bien imprimée sur l’invitation dépliante à l’exposition « Gri-Gri » de Pascale Marthine Tayou, dans cette nouvelle galerie créée par deux amies belles et riches, connectées et stratégiques, qui ont repris l’espace d’Yvon Lambert.

Psychologue-clinicien de formation, Alain G s’est d’abord intéressé à la psychanalyse avant de devenir galeriste à Paris. Quand il était à la fac, il essayait de lier les maladies psychiatriques avec les dessins d’enfants et découvrait l’Art Brut. Il ne savait pas quoi faire une fois diplômé, et une rencontre… « J’ai tout fait par des rencontres de toutes façons, des gens m’ont orienté. Tant mieux ou tant pis ; il y a des moments où je me dis que j’aurais dû exercer tranquillement la psychanalyse dans un cabinet de Saint Germain des Prés. » Alain G m’avait prévenu, il est dans une période de doutes. Ses amis lui conseillent d’en dire moins, mais il est trop généreux et confiant pour cacher ses sentiments de super-affectif. J’ai envie de le rassurer, et peut-être aussi pour donner le change sur sa transparente sincérité je lui raconte que mon psy -avec lequel j’ai fait huit ans d’analyse pour l’entendre me dire un jour, sortant de toutes ces années de silence mutique, que je ne devrais pas partir en Inde-, s’est suicidé. Son nom était Dement (sans accent, soit). Pas sur que mon histoire soit rassurante finalement ; ni que Galeriste soit une profession moins tranquille que celle de psy.

« Ca ne se fait pas de se suicider quand on est psy. C’est une faute professionnelle grave », me dit Alain, qui lui n’a pas fait beaucoup d’erreur –à mon sens- dans les choix qu’il a fait pour sa galerie. Il cherchait  à avoir un « outil » dans les mains pour exercer la psychanalyse – « c’est comme une boule de cristal »-, mais les formations pour ces outils, il ne les a pas crues. Puis un ami éditeur lui a demandé s’il ne voulait pas écrire des textes sur l’art. « J’ai bien aimé écrire, et je me suis dit pourquoi pas journaliste. Finalement avec l’éditeur avec qui j’avais écrit le texte on a monté une expo chez des gens. On a commencé avec deux artistes qui étaient assez faciles, les amis invitaient leurs amis, on faisait un cocktail, l’artiste était là. » Au bout de trois ans il rencontre une personne dont les moyens permettent d’ouvrir une première galerie. En 1991 à cause de la guerre du golfe tout s’est arrêté et son associée prend peur. Alain, sans surprise, hésite, voit que la rue change et que son loyer est peu élevé, et continue « avec des hauts des bas, des coups de chance, des petites fées qui se sont penchées sur moi et qui m’ont aidé de temps en temps ».

Comme s’il n’était pas conscient de ce qu’il a accompli, ou trop bon pour exprimer les choses autrement qu’avec une simplicité lucide et bienveillante, Alain se demande s’il ne va pas hésiter encore à continuer. «Encore récemment des artistes sont partis de ma galerie, pour des galeries plus importantes. C’est normal. Sauf que c’est toujours au moment où ça commence à marcher que ça se passe, et c’est toujours un divorce. Tout ce qui était bien devient le fric, tout se mélange et c’est fatigant. En 2008-2010, quand les choses se passaient très bien, c’est là que j’aurais dû augmenter, prendre plus grand, je ne l’ai pas fait parce que je me suis rendu compte que j’étais plus galeriste que marchand ». Alain n’a pas continué à jouer, il ne pense pas assez à l’argent, cette histoire l’a fatigué et il se reconnaît de moins en moins dans le milieu de l’art.

« J’ai vieilli j’imagine, ou l’époque a changé beaucoup. Maintenant c’est chacun pour soi. En caricaturant un peu, si on a 25 ans qu’on est un jeune peintre qui vient de Californie et qu’on fait une peinture dégoulinante déjà vue 1000 fois c’est pas grave ; à condition d’être soutenu par le commissaire qu’il faut, la galerie qu’il faut, et les collectionneurs, on devient une star. Oubliée un an plus tard. Mais ce n’est pas grave. » Plus tard : « J’en ai parlé beaucoup à Lambert avant qu’il ferme, je le connais bien Yvon ». Alain fait ce métier de galeriste plutôt qu’autre chose parce qu’il aimait le rapport aux artistes et aux collectionneurs. Il en parle au passé parce qu’il a le sentiment que les sources d’affection se sont taries. Le faire-savoir a pris le pas sur le savoir-faire, comme on dit chez L’Oréal. Dans l’art, comme sur tous les autres marchés, et dans toutes les industries. « Quand j’ai fait une foire à Mexico l’année dernière, j’étais allé voir une galerie anglaise ouverte depuis 3 ans, et je leur ai demandé un truc sur un artiste et la réponse était assez caricaturale : il est soutenu par untel, il est défendu par machin, c’est untel qui l’achète. »

Si Alain n’est pas amer, c’est peut-être grâce à sa foi dans le doute. Celui qui construit les convictions et noue les liens forts et durables entre les êtres. Sa capacité d’émerveillement, naturelle, n’est pas innocente non plus. Il se demande s’il veut continuer, car « c’est un autre métier ». Nous avons parlé ensemble d’argent, d’Emmanuel P –« Il s’est démené comme un malade. Il était dans le 13ème, il habitait dans sa galerie, ça n’est pas arrivé tout seul et il a tout compris »-, de hassidisme aussi, de Christian L, de Joachim S, des foires qui ont changé la donne, de celles qui montrent Geluck, des rencontres que l’on y fait, de Guibert, des CEOs, de Mickey, des méthodes de travail, des Etats Unis et de machines à laver coupées en deux, de Xavier V et de la Renaissance affadie, de peste et de choléra, d’autocensure et un peu de politique aussi –«l’horreur arrive masquée avec une perruque blonde »; et « en 2002, j’ai voté Chirac sans état d’âme, j’aurais voté pour un réverbère, ou un chien »-, du corps à corps avec la matière des sculpteurs et de ma soeur, de se sentir juif comme on se sent breton, de la peinture qu’il aime « car c’est plus dur », de Man Ray, du rire et de la moquerie, de Chatou, de la disparition de la critique et d’un critique charmant des Inrocks. Et d’un peintre de trente ans à Saint Denis. Vite l’espoir rejaillit dans les phrases d’Alain, une lumière s’allume dès qu’il pense aux autres, et à tous ceux qu’il va rencontrer encore.

« J’ai toujours eu la chance de faire ce que j’avais envie de faire et c’est un luxe terrible. Il y a tellement de gens qui tous les matins vont péniblement travailler en se disant vivement le weekend, vivement les vacances, vivement je ne sais pas quoi… » Pour Alain, c’est vivement le moment ou on pourra échanger. La passion du commerce des regards affectueux, dirait peut-être Marie Josée M. De préférence avec ceux que l’on aime. Alain G a un associé en ce moment, qui est aussi son meilleur ami, orthophoniste. En fait, tout va bien.

Mathias Ohrel


Léo S

Leo S est assis sur un tabouret, au bar du Bedford, et paraît confortable. Comme s’il était chez lui dans cette ancienne maison de plaisirs. Il habite en face dans la rue, l’hôtel des La Rochefoucauld « construit en 1872 pour fêter la commune, l’écrasement de la classe ouvrière». Au fond de la cour, sa maison d’édition, ses appartements et la maison de production de cinéma de sa femme Nathalie. Leo n’a que quelques pas à faire, tous les jours sans doute, pour quitter le côté des grandes familles aristocratiques, et rejoindre la partie gauche de la rue des Arcades, le wild side du quartier, où prospéraient les bordels.

« Concrètement, comment vous voyez ça, ce portrait ; je n’ai pas bien compris le mécanisme. C’est une sorte d’auto-portrait de vous ? ». Je lui explique que j’essaie de retranscrire la voix des gens que je rencontre. Ce qui revient souvent à parler de voyage, de viscosité sociale, de la bande du chienge, de l’homme-dé que j’ai été – et que Bianca deviendra sans doute quand elle aura lu Rhinehart ou Nietzsche-, de la Place de Clichy, mes filles, ma femme, les ex, ma mère, les dancefloors, mon enfance, la méditation, mon obsession capillaire; moi. « La voix ? ca m’intéresse. Parce que ma voix c’est une non-voix. Je n’aime pas trop les gens qui parlent. Je pense que quelque chose empêche ma voix de se poser, un blocage existentiel». Leo a exercé de nombreux métiers, mais aucun qui l’ait obligé à parler de façon timbrée ; et malgré dix années de fréquentation du séminaire de Lacan, n’a jamais ressenti le besoin de faire une analyse. Il préfère sa voix inaudible, et s’en sert pour neutraliser son excellente attachée de presse chez Michel Lafont, qui aimerait l’envoyer sur les plateaux TV, et avant chez un orthophoniste. « Théoriquement, je suis totalement insaisissable, c’est ce que tout le monde me dit», explique avec un brin de coquetterie le sociologue -un peu manager sur les bords, il m’a mis la pression en m’enjoignant à faire une rencontre avec moi-même, à travers la restitution littéraire de l’espace sonore occupé par notre conversation-. « Comme disait le camarade Lacan, l’analyste ne s’autorise que de lui même. Vous êtes obligé d’en mettre une sacrée couche sur vous-même pour faire mon portrait. » Tout de suite après ces premiers échanges, Leo doit partir. « J’ai voulu vous prévenir, mais je n’avais pas votre numéro. On peut se revoir ce dimanche, si vous êtes disponible ? »

Saumon fumé, œuf cocotte, chablis, eau gazeuse. Nous portons la même écharpe en cachemire et soie de chez Hermès. «Jean Luc D était obsédé par ces écharpes, il m’en a offert tout un stock. C’est un héritage, il est mort très peu de temps après.»

Leo dit qu’il n’a jamais été aussi bien que depuis qu’il est poursuivi par toute une bande de médecins de l’Hopital Américain, dont le chef est aussi un de ses auteurs, une sorte de dandy-ponte qui sort chez lui un livre en janvier, sans trop se soucier du serment d’Hippocrate : « Les autres parlent de leurs diplômes, il se présente comme le médecin du Ritz. L’histoire principale qu’il raconte risque de couter cher, car c’est l’origine de la mort de Michael J. Il l’a mis sous Propofol pendant 2-3 jours. C’est le titre du roman. Et un produit génial. Avant de publier le livre, je lui ai demandé à être sous Propofol, et j’ai compris pourquoi Jackson est devenu complètement accro. C’est fabuleux. C’est un anesthésiant qui vous plonge dans un sommeil magnifique, et agit sur des zones du cerveau qui vous font tout oublier. Démémorisation, trou mémoriel pendant la prise ; je parlais à l’anesthésiste qui me faisait la perfusion, et au bout d’un moment je lui demande quand il compte m’opérer. C’était fait depuis une demi heure. Pour moi, la conversation était un continuum. Très relaxant. Mieux que n’importe quelle drogue.»

Comme s’il s’agissait d’un fait exprès, mon dictIphone n’a rien enregistré de l’heure pendant laquelle Leo S -qui est un conteur à la voix de Marlon Brando (la VF) dans le premier Parrain-, m’a raconté sa vie depuis la naissance de son frère ainé en 37 dans le ghetto juif de Cracovie, sa naissance à lui au sud de Munich dix ans plus tard, son enfance dans l’atelier familial de confection (tailleur et corseterie) du 11e arrondissement de Paris, les livraisons aux chefs d’ateliers cassants de Chanel, les jeunesses trostkystes juives de la IVe internationale de 8 à 13 ans, puis l’engagement à la Federation anarchiste, quelques semaines de science po, une thèse en sociologie en 69 sur le concept de l’absurde chez Camus appliqué à la société moderne, un peu d’études sociologiques à la Sema-Sofres, le Commissariat au Plan, Havas pour l’invention de Canal+, puis la création de TF6, avant de devenir éditeur. Toute une vie, effacée par Apple. Leo, ça l’a fait marrer : « Il faut inventer un Leo Scheer. Sinon, je dis exactement la même chose dans le livre que je viens de vous donner ». J’étais catastrophé.

Un impressionnant name dropping aussi a disparu de ma mémoire assistée par ordinateur, mais donne une ossature patronimique à sa traversée d’une époque : André Bettencourt son boss au Commissariat au Plan, Jean Luc Godard et JP Rassam avec qui il fomentait le détournement de Canal+ en machine à cash du cinéma, son pote Bréhatin Erik Orsenna avec qui ils faisaient du golf crashing à la Boulie, Cannac, Nicolaÿe, Rousselet, Mitterrand, Attali, Douce, Berlusconi ou Tavernoost des années Dallas chez Havas, Deleuze, Guattari, Lyotard, Baudrillard des années d’altitude au Plan, où il s’agissait de financer ses amis de la recherche en sciences humaines. Berri, Maffesoli, Rheims, Angie et Nathalie bien sûr, à travers toutes ces époques.

Leo était réfugié apatride jusqu’à l’obtention automatique de la nationalité Française, à 21 ans, le 29 Mai 68. « A peu près au même moment, j’ai obtenu environ 25 % d’augmentation des salaires de la Sofres. J’ai négocié avec le président de cette boîte, on est devenu assez copains et il voulait se débarrasser de moi parce que j’étais encombrant. Il présidait une commission du commissariat du plan. Chaban Delmas était un de ces ministres qui avaient le projet de faire la nouvelle société. Le patron m’a proposé d’aller  à son service. , l’état se posait des tas de questions sur ce qui venait arriver. Ils essayaient de comprendre. Je me suis retrouvé à diriger un comité interministériel, à distribuer de l’argent (j’avais 2 milliards de francs) à mes copains qui étaient des intellectuels des années 70. Et j’organisais le dialogue entre eux et les grands corps de l’état, préfectorale, inspection des finances, corps des ponts et chaussées, corps des mines, cours des comptes, conseil d’état. Je me suis retrouvé dans les années 70 à avoir ce métier d’intermédiaire entre les intellectuels et l’état. Très belle expérience. Mais qu’on peut considérer comme un échec. Enfin la réussite de ce que j’ai fait pendant ces 10 années, c’est ce que Zemmour appelle le suicide français, et il a raison. On a réussi à foutre par terre l’état français. Cette guerre idéologique qui consistait à mettre en analyse les institutions, le mode de production des institutions depuis la famille jusqu’à la police, l’éducation nationale… Zemmour considère à juste titre, que ma génération, qui est composée de libertaires, libéraux anarchistes, ceux qui veulent se débarrasser de tout ce qui peut empêcher la mondialisation de fonctionner.»

Ensuite la création de Canal +, qui démarre vraiment le 10 Mai 81, se fait dans le dos des socialistes, avec une bonne dose de stratégie, de politique, de jeux de pouvoir et de vista, comme disent les publicitaires. Leo raconte cette histoire passionante dans son livre. Il n’a aucun sentiment de culpabilité, grâce à son éducation hassidique. L’histoire expliquée par Leo révèle parfois un certain cynisme, frappe toujours par la hauteur de son auteur, et mêle mythologies transmises par son père et réalité romanesque : « Un type s’est autoproclamé messie au 18ème, sa femme était prostituée et c’est une preuve assez tangible, donc l’Europe centrale était convaincue qu’il était effectivement un messie. Les conséquences de l’arrivée du messie sont sociologiquement énormes, puisque c’est la fin des temps, donc la loi ne s’applique plus, on fait ce qu’on veut, donc c’est cool. En fait, c’est une nouvelle qui a touché toute l’Europe, le peuple s’est soulevé, il y a eu des tractations, « puisque le messie est là, autant retourner chez nous » et ils entreprennent tous de faire un grand exode pour aller récupérer Jérusalem. Ils passent, comme maintenant les Jihadistes, par la Turquie, et là il y a un féodal qui héberge le messie et se rend compte qu’il y a une menace de l’islam à laisser ce mouvement populaire aller reconquérir Jérusalem. Donc il décide de le foutre en prison, et là le peuple juif défile sous les fenêtres du turc en hurlant «libérez le messie ». En voyant qu’il va y avoir des troubles, le turc va voir le messie en prison et lui donne trois jours pour se convertir à l’islam. Le type n’attend pas les trois jours, il ne veut pas prendre le risque, et il se convertit à l’islam. Il devient apostat, le truc assez grave chez les juifs. C’est sur ce mythe, sur cette histoire, que nait un mouvement intellectuel d’Europe centrale : tout le monde était déprimé de la décision du messie de se convertir, les rabbins orthodoxes et révolutionnaires vont dans tous les villages et disent au contraire c’est un message extraordinaire que nous envoie le messie. Le message hassidique nous dit en gros que la vie est beaucoup plus importante que la croyance, que rien n’est au-dessus de la vie. Le hassidisme est cette espèce d’apologie du vitalisme, son primat sur la croyance religieuse. Il y a une scission par rapport à tout cela, ça castagne beaucoup et les orthodoxes gagnent et rejettent cette interprétation scandaleuse ». Leo, lui, a bien compris ce que lui disait son père : aucune règle.

La concupiscence scintille dans les yeux de Leo quand il parle des femmes. « C’est ma ligne éditoriale, les jolies filles. Si je n’ai pas une jolie fille en face de moi, j’ai tendance à m’endormir. Il y a une fonction d’éveil.» Nous marchons, à l’heure de la sieste, dans la douceur de ce dimanche d’automne, autour de la rue de l’Arcade et de la Madeleine. Leo revient sur les années d’innovation morale, sexuelle et sociale, la vie en trouple avec son ami Claude B amoureux de Nathalie –«on a fait ce livre ensemble, qui est un véritable chef d’œuvre, Autoportrait – vous devriez le lire»-, et quand son ami situationiste grenoblois Michel M « avait rencontré son petit jeune homme » et faisait un threesome lui aussi (terme de golfeur), avec eux dans la maison du Lubéron. « Michel va sortir un livre chez moi, dont le sous-titre sera Lettre ouverte aux francs maçons », distille Leo entre deux souvenirs. Avant de me donner ce conseil souriant : « Gagner sa vie est un concept dépassé. Soyez malhonnête ».

Depuis, Leo S a raconté aux auditeurs de France Inter quelques uns de ses souvenirs entre 81 et 83, alors qu’il inventait Canal +. Son livre est sorti cette semaine, sous titré quand les tontons flingueurs rencontrent les bronzés. Plusieurs personnes m’ont dit l’avoir entendu, d’autres m’ont dit « c’est curieux, je ne me souviens pas du tout de ce qu’il disait ». Comme si sa voix aspirée diffusait du Propofol par ondes hertziennes. J’ai lu son livre, essayé de le voir et le féliciter au Palais de Tokyo pendant la fête d’anniversaire de la chaine, mais la présence du corps sidérant de Charlotte Le Bon, comme un hippocampe troublant et gracieux, m’a déconcentré ; si bien que j’ai quitté la conversation entamée avec Loïc P* sur l’antisémitisme, suis allé chez Laperouse -cet autre ancien bordel-, pour me faire arrêter à moto et atterrir un mardi soir au commissariat du 7e arrondissement. En compagnie d’un américain en livrée XVIIIe, inconscient de ce qui l’attendait, et d’un producteur de documentaires trop conscient de son ébriété, et soucieux de ne pas avoir l’air connivent avec le camarade de soirée que j’étais pour lui deux heures avant. Je suis très fier d’avoir cette fois échappé au dépôt, à la salle avant-fouille, à la souricière et à la comparution immédiate. Une poignée de cachou et trois exercices respiratoires discrets ont vaincu l’éthylomètre et amadoué la maréchaussée. Avant l’aube j’étais libre, et surtout innocent.

Peut être que finalement quand je serai grand je serai comme Leo, libre et rétif au concept de culpabilité. Après tout, j’étais il y a presque vingt ans déjà, sous le nom de Mathias Leo, le correspondant passionné des femmes sensuelles et indépendantes qui composaient la BDD (base de données) de Kenzo Jungle (le parfum). Vivrons nous en trouple, en carré, en communauté ? Sinon, j’envisage toujours de me convertir au judaïsme, branche hassidique, si des ashkénazes veulent bien de moi. Je crains que ça ne soit pas techniquement possible. Je vais rester moi.

Mathias Ohrel

* « …plus branché que Prigent, tu meurs électrocuté », dixit Le Monde l’été dernier.


Susanna l.

Rencontre publiée dans Magazine n°17, Septembre, Octobre, Novembre 2014 

Le chant olfactif des fleurs, dans les jardins de l’Alcazar à Séville, fait concurrence à la musique des fontaines. Il est encore trop tôt pour les autres touristes et, avec les filles, nous arpentons seuls le décor féerique des premiers pas de Bianca sur les azuléjos.

Ysé est trop petite pour apprendre à marcher, et l’aînée ne se souvient pas de cette étape des vacances, il y a deux ans seulement. Mais la joie est là, Sonia évolue avec la grâce d’une liane d’un bassin à l’autre, Bianca court dans tous les sens en riant aux éclats, on dirait qu’elles sont ivres de beauté, de fatigue et d’émerveillement.

Susanna L m’a fait l’effet d’une fleur précieuse et épineuse du jardin des modes, lorsque je l’ai aperçue pour la première fois dans le soleil de juin à Bruxelles, tout au bout de cette grande table qui rassemblait les membres du jury de La Cambre. J’ai demandé à Stefan S qui était cette boudeuse qui aime les couleurs, manifestement dégoûtée par ce qu’elle triturait de la fourchette dans son assiette ; il m’a dit simplement « la bloggeuse que je respecte ». Le lendemain, les discussions sur les travaux des étudiants m’ont révélé un esprit courageux, synthétique, sans compromis, équipé d’une langue précise. Dans la voiture qui nous menait au train, je l’avais trouvée drôle et cool. Nous étions à nouveau ensemble en Belgique la semaine suivante, invités à examiner le travail des élèves de l’Académie. Nous avons rendez-vous rue du Faubourg Saint-Martin, début juillet à Paris.

C’est un Dahlia noir sensiblement plus mûr qui ouvre le défilé de la couture chez JPG. Trop âgée pour marcher sur ces talons piégés, elle tombera plusieurs fois – quatre peut-être –, après un tragique pas dansé, répété, qui laissera le fashion pack hébété. La bande son du dernier film de Jarmush accompagne ce défilé de vamps et de morts-vivants, la fille de Pat Cleveland incarne Mortiscia et Conchita W ferme la marche en mariée démoniaque de l’Eurovision. Susanna L m’attend dans le hall et nous traversons la rue pour aller boire une bière. Les douloureuses titubations de cette icône du passé de JPG me font penser à cette mannequin vue à La Cambre, qui avait tatoué « marche » au dessus du genou gauche, et « ou crève » sur la cuisse droite.

Susanna L, aka Susie Bubble, a plusieurs centaines de milliers de followers sur Instagram. J’ai un peu honte de ne pas en être, et regrette que la blogosphère demeure un continent si exotique pour ma rencontre avec «one of the fashion blogosphere’s most original and influential voices » – dixit Business of Fashion il y a trois ans déjà. Susie a en fait un filet de voix, perché, qui s’impose par l’attention qu’il demande plus que par le volume. Et transmet des messages sérieux. Sur la couture : « ça veut dire beaucoup pour moi, si ; il s’agit de garder ces savoir-faire qui mourraient sans la couture, il s’agit de mettre du temps et de l’énergie dans un seul vêtement, le coudre à la main, la tradition. Mais je ne pense pas que ça dicte quoi que ce soit, que ça fasse avancer la mode, comme c’était le cas autrefois. Hussein Chalayan pour Vionnet ? La saison dernière, huit sections, chacune avec un sens spécifique, comme une performance artistique. La mode se manifeste en grande partie par les moyens de l’art contemporain ».

Sur les étudiants dont nous avons vu le travail ensemble, qui souvent se sont perdus dans leurs concepts et ont oublié de faire de la mode, elle dit : « oui, l’art et la mode sont deux choses très différentes, mais les jeunes designers pensent souvent qu’ils peuvent aborder la mode comme l’art, parce qu’ils n’ont pas encore à respecter les contraintes du marché. Je pense qu’ils se disent que c’est le moment de montrer des choses dans des galeries, d’animer des forums au lieu de montrer une collection à travers un défilé classique. En fait, je n’aime pas que les designers revendiquent de faire de l’art, car je pense que leur intention est de dire que ce qu’ils font est plus élevé que de la mode. Mais en fait la mode peut-être aussi élevée que tu le veux. Ça peut être aussi créatif, aussi « poignant » et tout autant provoquant que certaines propositions des meilleurs artistes ».

Susie a étudié l’art du XIXe siècle à l’université. La mode était un intérêt sans lien avec le sujet de ses études. « Il ne m’est jamais venu à l’esprit d’étudier la mode, car mon école était tellement académique, c’était un peu comme un « dirty secret » pour moi, mes amis n’avaient pas de respect pour la mode, trop superficielle pour tout le monde, surtout en Angleterre. Quand j’ai travaillé dans une agence, je me suis dit que ça ne servait à rien toutes ces études intellectuelles pour finalement devenir chef de pub… ». C’est à ce moment-là qu’elle a décidé de satisfaire sa nature curieuse en faisant du journalisme, en vérifiant les faits, en posant des questions. « Sauf qu’en mode, le journalisme ne fait pas d’investigation autant qu’il le pourrait. Car les gens aiment toucher la surface des choses, qui est tellement centrale pour la mode. Personne ne veut gratter sous cette surface ; parler des tendances et des modalités suffit la plupart du temps. Je ne passe pas beaucoup de temps à regarder, finalement, donc ça me prend du temps de faire ce travail facile pour d’autres. Je ne suis pas si efficace que ça du coup dans le commentaire sur les collections par exemple, ça n’est pas ma spécialité » Susie prend le temps de faire les choses, et propose des analyses originales, renseignées et pertinentes.

Pendant cinq ans, son blog était une occupation parallèle à ses activités dans la pub, puis comme editor pour le Dazed & Confused. Elle n’a pas décidé d’en faire une occupation à plein temps ; c’est devenu le cas quand elle a compris que sa passion pouvait devenir un business, qu’elle pouvait surmonter sa crainte de devenir free lance, car « toute ma vie j’ai été formée pour trouver un job à temps plein. Le free lance n’existe même pas en Chine, et mes parents m’ont transmis cette angoisse de l’incertitude des revenus. Mais le blog, qui était une activité personnelle, est non seulement devenu une source de revenus, mais aussi de projets fabuleux qui me font découvrir ce qu’il se passe dans le monde ».

Susie est de fait une observatrice et un acteur d’un monde qui mute. « En moins de dix ans, le paysage médiatique de la mode a totalement changé. Par exemple de photos en noir et blanc dans le WWD à des images en haute définition publiées instantanément. En très peu de temps, la façon dont on reçoit des informations, la façon dont les marques se projettent elles-mêmes, le rapport au temps dans son ensemble ; tout a été bouleversé » Elle-même a passé beaucoup de temps en bibliothèque et appartient à la génération Google. « Donc oui, je respecte ces gens anti-bloggers, anti-digital, c’est compréhensible. »

Les mêmes ressorts temporels font que les Susanna L de ce monde restent des « juniors » pour ceux qui ont le pouvoir dans la mode depuis plus de vingt ans, et entendent le garder. « C’est aussi une question générationnelle, pas qu’une affaire de média. Dans la mode, les gens donnent de l’importance à la longévité, au temps que vous avez consacré à l’industrie. C’est pourquoi des gens sont maintenus dans l’ombre. » Donc seules Suzy Menkes, Cathy Horyn et Vanessa Friedman sont respectables ? « Oui, car elles ont tout vu. Elles ont une vision lucide des choses, elles les comprennent. Je ne suis pas allée aux défilés dans les années 80 et 90, je n’ai que mes propres références. Je croyais pouvoir utiliser les images et les forums, mais ca ne remplace une « first hand expérience » des choses et de la mode. Le fait que les marques aient le nez rivé à Instagram et donnent de l’importance à tous ces gens qui disent “heeeewww”, “pretty” ou “disgusting!”, je pense que ça dit beaucoup sur la manière dont les choses sont en train de changer, dont le pouvoir glisse des prescripteurs aux consommateurs, et le fait que ces derniers peuvent devenir les prescripteurs.

Il s’est remis à pleuvoir. Des cordes. Et le défilé Vionnet démarre officiellement dans une minute. Susie grimpe sur ma moto, et je la dépose juste à temps. Nous reprendrons la conversation plus tard. Et c’est sur le Net que je trouve sa réponse à la question d’un autre, sur ce que pourrait devenir son business (circa 2011) : « I don’t think it can be larger than me – it’s as large as I am »

Le temps s’est amélioré depuis. C’est devenu l’été des cactus. Citroën a baptisé sa C4 inrayable aux pare-chocs latéraux comme la précieuse plante grasse, et envahi les routes andalouses avec son modèle protégé. Quelques relents psychédéliques de mes lectures m’ont rappelé les vertus du peyotl, Susie et Stefan avaient partagé du THC dans un ustensile sophistiqué neo-beatnik du nom de pax by bloom. Et ma femme, mes filles, Susie, le genre féminin en général, jusqu’aux chardons qui ont composé l’écosystème poétique de mon été ; tout s’est passé comme si Mother Earth avait souhaité me convaincre à nouveau de la beauté cachée des fleurs épineuses. Et du temps dont elles ont besoin pour éclore et s’épanouir.

Mathias Ohrel


Zoé G.

Rencontre publiée dans Magazine n° 16, Juin, Juillet, Août 2014

 

Hyères encore. Comme tous les ans, des jeunes gens dans le vent. Une ambition de feuille morte, peut-être ; mais aussi celle de toute notre industrie, des planchistes de l’Almanarre et d’ailleurs, et de la plupart de mes amis.

Nico est arrivé au cocktail d’ouverture du festival, à la Villa Noailles, avec Zoé, sa nouvelle petite amie, rencontrée sur Tinder. Elle est grande et belle, parle fort et toutes les langues, a des avis tranchés sur le digital, le cinéma et les choses en général, et s’est habillée comme Pretty Woman : jupe noire et courte prolongée par des jambes superbes, veste de tailleur blanche aux épaules larges, vernis rouge. Ses phrases sont vives, et son esprit prompt à décocher des flèches distrayantes et originales. Ensemble, ils font grand mystère de ces circonstances dans lesquelles j’aurais déjà rencontré Zoé . Toute une histoire. C’est une torture pour mon cerveau maladivement curieux.

 

De retour à Paris, Zoé a gardé ses lunettes de soleil dans lesquelles se reflète le 9e arrondissement minéral et graphique, découpé dans un ciel de Steve Hiett. Nous petit-déjeunons en face de la crèche Ballu, puisque des « obligations de mère » lui ont fait annuler le diner prévu ce soir au Lazare. Son fils de sept ans est « super facile ; il est tendre, et complètement perché » m’explique d’emblée cette maman louve à propos de son petit d’homme, Mowgli la grenouille. « Il a adoré Bill Viola« . Zoé me parle aussi de son premier boulot, dans une boîte de Prod située en face de notre table de café, et tout parait lié à ce quartier subitement, puisque c’est chez le fleuriste, entre chez elle et chez moi, que nous avions eu rendez-vous pour que je lui remette son portefeuille, trouvé sur le sol poisseux du Café Carmen un petit matin blanc. Mon cerveau a oublié sa maladie depuis que cet échange furtif a refait surface.

 

Son père travaillait dans la pub, à 18 ans elle avait déjà des années de stages et de petits boulots à revendiquer -dont chanteuse dans des pubs à Londres, d’où son imitation irrésistible de la Londoner trash et mondaine à moitié-. Sa copine Emma de Caunes l’a faite jouer dans ses premiers courts métrages d’adolescente, et lui a montré comment fabriquer des films. Zoé avait trouvé sa vocation de productrice.

 

D’abord elle a travaillé « dans des boites de prod qui faisaient un petit peu de pub et dans l’évènement de luxe, des lancements de parfum, des choses comme ça où il fallait inventer des histoires, créer des univers. » Une de ces sociétés se diversifie dans de l’habillage au moment du boom des chaines thématiques. Zoé passe dix ans dans ce milieu de la télévision, jusqu’à ce que se présente l’occasion de produire un film d’artiste, celui de Marine H. Elles étaient avec toute l’équipe en Alaska en train de tourner quand les tours se sont effondrées. Les collectionneurs et institutions ont coupé les vivres. « C’était le bon moment pour le faire, mais il aurait fallu qu’on soit héritières ou qu’on ait 5 ans de trésorerie devant nous. On a été audacieuses. Ce n’est pas un milieu – le marché de l’art – où tu cours après, il faut que la demande d’argent reste assez subtile, sinon c’est vulgaire. Tu vois, il faut qu’on te le donne,presque, et installer un rapport comme celui-là ça prend du temps. L’art c’est le dernier espace de liberté… mais pour tout le monde, y compris pour les financiers, les collectionneurs, les mécènes. On ne peut pas exiger de l’argent. » Elles arrêtent « avant de se faire mal« , et Zoé « retourne en télé, dans le groupe Turner ». « J’étais productrice en interne pour les chaines CNN,  Cartoon Network, Boomerang et TCM, l’excellente chaîne de cinéma. J’ai développé du contenu, des documentaires et des interviews, pour faire des liens d’artifices de programmation. Et au bout de huit ans, on m’a proposé de monter la boite de prod de Gamma, l’agence photo. Avec un montage financier particulier, c’est-à-dire qu’on était indépendants, mais en interne. Ils en avaient marre de se faire piquer leurs sujets, et puis il y avait treize fonds photo regroupés en un, il y avait une matière de fou. »

 

Quand Gamma a fermé, Zoé et Marine ont « commencé à penser à un dispositif filmique digital pour la marque Céline. » Le mari de Phoebe Philo est le galeriste de Marine, elles arrivent à lui présenter ce projet de court métrage qui « marinait depuis un an« . Phoebe trouve ça génial, les présente à son copain Jerry à Paris, qui dit « Mais pourquoi vous faites ça toutes les deux toutes seules dans votre coin, venez chez Première Heure, on a une cellule luxe, on vous met tout à disposition. » Zoé rencontre alors la productrice de Psycho chez Première Heure et c’est un coup de foudre. Quand elle lui dit « tu restes! », Zoé tente « tu sais moi je ne sais rien faire dans la pub. Quand tu fais des films d’artistes, tu ne paies pas tes billets, tu as n’importe qui gratuitement, c’est le projet qui l’emporte. » Donc elle produit pour Psycho « les films qu’on fait faire aux artistes en attendant qu’il y ait du fric« . La productrice s’appelle Céline elle aussi, et Zoé est une grande fan : « Je lui ai tout donné, elle m’a tout appris. »

 

Une marque de luxe, un jour,  a appelé Zoé. Elle est passé d’un PPM (pre-production meeting) au MPP (management du potentiel et des performances), sans transition. Son champ sémantique s’est élargi. A propos d’un site internet : « Il y a un vrai twist, presque à l’anglaise, qui est chic et chouette, qui est super, même. Et qui donne justement un peu de légèreté. La cérémonie de vente et le magasin sont assez pompeux et difficiles d’accès si t’es pas dans un rapport de clientèle, et là ça crée un écho léger. Du coup, cela donne envie de jouer avec tout. » Mais le soir tard pendant le festival -quand Zoé nous entretenait sur No Sex Last Night, le Porta Bolse, l’hystérisation du monde, Paris Texas, la capacité qu’ont les femmes à faire deux choses à la fois, Chris Marker, The Hunger et Le Loup de Wall Street, en londonien, en espagnol, en portugais, en italien voire en français, assumant très bien l’effet Mia Frye éventuel, son élégance en rempart infaillible -, elle a confié à La Tour Fondue : « Je dois faire attention à ce que je dis, je travaille dans le luxe. J’ai des copains qui bossent au sénat, les coudées sont plus franches« .

 

Zoé est animée par des convictions solides. Et voit la pub et les marques comme de meilleurs producteurs de contenu que le cinéma. Quand ils s’en donnent les moyens. « L’industrie du cinéma n’arrive même plus à donner du sens à ses propres histoires. Là en plus avec la réforme de Filipetti on va être obligés de faire des films hors la loi. Raoul Ruiz disait ‘Le meilleur producteur que j’aie jamais eu c’est un gain au casino. Il n’y a plus de contrainte, il faut juste le film.’ Je pense que le cinéma c’est dramatique, tu n’es pas libre. Les producteurs ne peuvent plus donner de liberté aux cinéastes sur le choix des comédiens. » Dans la pub ou pour des marques, « c’est une autre forme de liberté, celle de tirer vers le haut ton casting, ta direction artistique, quelque chose qui peut sembler complètement superficiel mais en fait ne l’est pas, évidemment. La force de l’idée demeure. Je pense aussi qu’aujourd’hui le vrai challenge des films digitaux, ou des films de pub en général, c’est de mieux déterminer les territoires des marques, leur donner de la force. Parce que les produits, eux, sont tous en train de se ressembler. »

 

Pour avoir créé il y a quinze ans un label d’édition de contenus multimédia au sein d’une marque de son groupe, je sais que Bernard Arnault, qui a constamment donné aux créatifs une grande liberté pour inventer des produits, reste circonspect sur la nécessité d’investir dans la production de contenu. Et c’est le cas de la plupart des groupes et marques du luxe ; le budget de production d’un film ne dépasse généralement pas le prix retail d’un sac à main. Les résistances au développement de l’e-business et du contenu sont à la fois paradoxales et presque inébranlables au sein des services de communication de ces marques, qui veulent continuer à faire rêver avec de belles images, bâtir une mythologie, pour ensuite créer le désir. « Ça a toujours marché comme ça, c’est lorsqu’on fait de la grosse promotion que la désirabilité baisse. Nous sommes obligés d’être tout le temps en train de bouger ce curseur entre la qualité, le périssable, le volume, la nouveauté, » explique Zoé. Même Nowness, qui est comme une galerie rattachée à Louis Vuitton gérée par des éditeurs, comme un canard, contribue seulement aux productions des artistes, en échange de l’exclusivité pour la première diffusion. « C’est plutôt cool, comme faire du clip pour les réalisateurs. Mais ça reste trop loin du retail et des ventes, à quelques exceptions près. Le film-chorégraphie des Tell No One, par exemple, c’est très beau, et aussi interactif ; tu peux cliquer sur la chemise que porte le danseur et la mettre dans ton caddie. Il y a un rapport direct de la désirabilité et de la consommation, ce n’est pas juste de l’imagerie. »

 

Zoé est passionnée, impatiente, appartient au peuple libre des loups qui ont confié leur enfant à Baloo, aime les réalisateurs qui « ne lâchent rien sur les choses très mentales qui ne vont pas se voir« , et a l’impression de tourner un documentaire dans les cuisines hallucinantes d’un leader du luxe. Je lui dis que je suis certain que son chef a vu qu’elle avait un œil précieux.

Silence. Elle enlève ses lunettes, et sourit : « Tu dis ça parce que je n’en ai qu’un ? »

 

« Le vent de lève, on est mal » disait Zoé en minijupe à la Tour Fondue. « Il faut tenter de vivre« , proposait Valéry dans le Cimetière Marin. Ysé n’a que deux mois, et découvre le vent dans cette île des Cyclades où nous sommes revenus passer les premiers jours de mai avec les filles et les copains. Ici, Zoé signifie la vie.

 

Mathias Ohrel

 


Hau

Rencontre publiée dans Magazine n°32, décembre 2005 janvier 2006

J’étais ravi de revoir Antoine. Nous nous sommes promis de déjeuner très vite ensemble. « Il était gentil avec toi ce monsieur à Paris Photo, il t’aimait bien, on aurait dit que c’était sincère » m’a dit le petit poney sur le scooter. Il m’a offert un livre. Rien ne l’y obligeait. Mais son inconscient lui a certainement fait croire le contraire un instant.

Nous nous étions croisés quelques mois avant dans un restaurant, et cette fois-là j’avais commencé par lui faire des reproches. Pourquoi ne jamais m’avoir rappelé alors que je lui avais laissé tellement de messages ? Malgré cette entrée en matière un peu brutale, la conversation avait très vite retrouvé la chaleur qui lui était naturelle. Mais j’avais ensuite fait le compte de ces manifestations d’inimitié par défaut : un e-mail pour l’inviter à dîner, un coup de fil ensuite juste pour savoir comment il allait, un autre pour connaître son avis sur un photographe ; tous restés sans réponse. J’avais été franchement vexé qu’il ne prenne pas même la peine de décrocher son téléphone. Mon pote Chienge lui aussi s’était étonné : Antoine avait disparu au milieu d’un projet qu’ils avaient ensemble.

J’avais par ailleurs entendu parler de lui, je savais qu’il ne lui était rien arrivé de grave. Mais je regrettais de ne plus profiter de sa nature joviale, de sa conversation passionnée et exigeante, de son amabilité sans affectation, de sa grande culture, de son jugement sûr, de son caractère fier et sensible. Son amitié me manquait, et je refusais de comprendre pourquoi il paraissait m’en vouloir. Car j’avais oublié que, des années avant, il avait grâce à moi gagné beaucoup plus d’argent que prévu. Depuis, il se sentait mon obligé. Et j’étais devenu à mes propres yeux, devant ce “ beau jeune homme, délicat, fier comme un lion et doux comme une jeune fille ” le Vautrin du Père Goriot. « Vous seriez une belle proie pour le diable », ajoute Balzac à l’adresse d’Eugène de Turenne. Je ne m’étais pas aventuré à dire quoi que ce soit de ce genre à Antoine, mais nous avions fait pire : le  serment, comme un pacte, de ne rien dire, jamais, de ces circonstances trop avantageuses.

L’argent s’était glissé sournoisement dans un interstice de nos relations amicales, et y avait laissé les traces indélébiles du ressentiment indicible. Je n’avais rien donné, pourtant, puisque l’on ne donne que ce dont on se prive et que l’opération ne m’avait rien coûté. Mais le lien social est un jeu d’obligations, que celles-ci soient envisagées comme des structures enserrant l’individu ou comme le résultat de son action. Et dans ce jeu, Antoine s’était senti trop redevable, handicapé avant même de jouer la partie par une dette imaginaire et insurmontable. Car la dette est une obligation qui suppose que l’un rende à l’autre ce que celui-ci lui a confié, cette restitution devant s’opérer dans le respect de certaines règles contractuelles précédemment définies. Mais nous n’avions rien défini à l’avance, le pacte était trop lâche, aux deux sens du terme, et ne respectait aucune équivalence entre les droits et les devoirs des parties contractantes. Nous n’avions pas respecté le fait qu’un devoir doit être purement contingent, le résultat d’une forme sociale totalement construite et pas du tout celui d’une loi naturelle. En croyant nous libérer de toute obligation par un simple consentement pour le silence, nous prenions le risque de nous aliéner. J’avais voulu lui faire cadeau de mon silence, et lui l’avait reçu comme un don. Au lieu de nous rapprocher, ce secret nous avait éloignés.

Car le don, quelle que soit sa forme, se distingue du cadeau en cela qu’il implique forcément la contraction d’une dette. J’ai trouvé dans un texte de Mauss, sociologue remis judicieusement au goût du jour dans les années 60 par le bien nommé Mauss (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales, remettant en cause l’hégémonie des logiques économiques et la place d’un utilitarisme ontologique) l’explication de notre gêne : “ le don, s’il est volontaire, n’est jamais gratuit, n’est jamais sans intérêt. Le cadeau est libre et n’attend rien en retour ; le don oblige, il nous introduit dans un échange, à la fois choisi et contraint.” Le sociologue s’appuie sur l’observation des mécanismes du don dans les sociétés qu’il appelle “ archaïques ”. Ce que les Maoris appellent “ hau ” est beaucoup plus que ce que l’on donne, c’est aussi l’esprit de la chose donnée, comme si l’objet véhiculait une partie de la personne qui en fait don, de telle sorte qu’il faille rendre cette chose ou une autre pour s’estimer libéré. La chose ne vaut pas tant pour sa valeur que pour son esprit, mais les deux sont intimement liés.

En l’occurrence, la dette imaginaire d’Antoine n’obéissant pas aux logiques primaires de l’échange monétaire, il y a eu rupture de notre lien social. L’argent permet en effet de ne pas reproduire une relation, comme dans le cas des amours tarifés pour prendre un exemple trivial, il se substitue en tant qu’équivalent à la relation elle-même, pour une économie myope des rapports humains. Mais le seul don que j’aie fait est celui de mon silence ; un “ hau ” beaucoup trop abstrait pour envisager la moindre restitution, faute d’équivalent possible. Il n’en reste pas moins comme une partie de moi, qui te regarde depuis le haut d’un perchoir, au sein de ton inconscient.

Mathias Ohrel